
En ce jour de nouveau président des Etat-unis, je voulais vous faire partager ce petit bijou qui nous vient de là bas.
"Corps et Âme, l'enfant Prodige" de Frank Conroy.
1993 éditions gallimard, collection "du monde entier".
Je ne me lasse pas, j'en suis à ma troisième relecture...
New York, années quarante. Claude découvre, au fond de sa piaule sordide, sur un vieux piano de bar, qu'il est musicien.
Les rencontres, les évènements, vont le conduire dans les salons des puissants, jusqu'à Carnegie Hall....
La musique est au centre de ce livre poignant, drôle et pittoresque!
[...]
"C'est une blanche pointée, interrompit-il. Pourquoi la tiens-tu si longtemps?
-Je suis désolé.
-Tu le fais souvent, tu sais. Tenir, ou alors interrompre le flot."
L'enfant regarda ses genoux.
"En es-tu conscient?
-Je crois que oui." Il hésita. "Mais d'habitude, c'est après. Je veux dire après, quand il est trop tard."
Weisfeld se lissa la moustache. "Après quoi?
-Après..." Claude regarda au-delà du piano. "Après que j'ai entendu le son."
Weisfeld opina en silence.
"Je ne peux pas entendre les accords aussi vite, continua Claude. Lorsqu'il s'agit de notes qui se suivent, comme dans une mélodie ou un truc du genre, ça va, mais les accords, ils sont tous si différents, ils sonnent de manière si différente, c'est comme, c'est comme..."
Weisfeld acquiesça de nouveau. "Intéressant. Continue, s'il te plaît. Essaie de m'expliquer." L'anxiété de l'enfant était aussi perceptible qu'un parfum dans l'air, mais quelque chose lui disait de le presser un peu. Weisfeld ne se faisait pas d'illusion sur ce qu'il considérait comme ses limites en tant que professeur. Il préparait l'enfant, simplement, l'instruisait avant de le confier à d'autres, qui auraient à traiter de questions d'ordre supérieur_interprétation, technique, voix intermédiaires, nuances, et le reste. Mais le déchiffrage était une partie fondamentale de cette préparation. Les professeurs importants ne l'accepteraient jamais sans cela. Et aussi, le problème intriguait véritablement weisfield.
L'enfant gonfla ses joues, souffla fort, plaqua soudain l'un des accords du morceau de Beethoven. Il le laissa résonner une seconde, puis parla au-dessus."Vous entendez? Il bouge." Les mains immobiles sur les touches, il se tourna vers weisfeld. "Vous l'entendez bouger?
-Oui."
Claude joua un autre accord, plus compliqué. "Et celui-là..."
Il le laissa sonner. "Il bouge encore plus. Il bouge beaucoup. Vous voyez ce que je veux dire? Dedans, dehors, il va partout.
-Je comprends.
-Alors, je crois que je veux entendre ça avant de le laisser partir.
-Ce que tu dis est très utile, fit weisfeld. Nous devons pouvoir aborder la chose.